En visite au Sénégal, Patricia Llombart Cussac, Directrice Afrique du Service européen d’action extérieure, a accordé une interview au Soleil et à l’Aps. Dans cet entretien, elle revient sur la coopération entre le Sénégal et l’Union européenne (Ue). Pour elle, l’Ue considère le Sénégal comme un partenaire qui projette de la stabilité démocratique dans la région.
Vous êtes en visite au Sénégal depuis le dimanche 15 février 2026. Peut-on savoir l’objet de votre déplacement et le portefeuille de coopération entre le Sénégal et l’Union européenne ?
Je voudrais commencer par revenir, un moment, sur le contexte de cette visite qui se place dans un contexte géopolitique de plus en plus complexe, de plus en plus incertain et des plus difficiles. Un contexte géopolitique avec des acteurs qui veulent remettre en cause le système multilatéral de coopération que nous avons créé après les deux guerres mondiales ; un système qui a permis à chaque pays, grand ou petit, avec beaucoup de force ou moins de force, d’avoir sa voix et son mot à dire. Un système certainement pas parfait, mais un système qui a des règles partagées par tous et construit sur la base d’une coopération. Il y a quelques exemples très récents d’une coopération africaine avec l’Europe pour le soutien de ce système : c’est le pacte pour l’avenir qui a été adopté aux Nations Unies ou le soutien que l’Union européenne a apporté à la présence de l’Union africaine au G20.
Cela a fortement été souligné lors du sommet entre l’Ua et l’Ue qui s’est tenu à Luanda en Angola, en novembre 2025. Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus conscients en Europe, et je pense aussi en Afrique, que nos destins sont très liés. Donc, que ce soit la paix, la stabilité, la prospérité, nous sommes liés. Nous sommes aussi liés dans cet objectif de promouvoir ce système multilatéral. Nous avons eu ce sommet avec plus de 80 pays, avec qui nous représentons ensemble plus de 40 % des votes aux Nations Unies. Lors de ce sommet, nous avons parlé de trois grands axes : paix, prospérité, mobilité. Nous avons parlé aussi de l’économie. Quand on parle de l’économie, notre objectif fondamental, c’est d’attirer les secteurs privés européens dans des pays comme le Sénégal, et fondamentalement avec un objectif de création d’emplois.
Nous sommes conscients de toute la richesse de l’Afrique en termes d’énergies renouvelables, de démographie et nous voulons co-créer, co-travailler avec l’Afrique pour les bénéfices de deux parties. Nous sommes dans une démarche d’accroître notre partenariat dans son concept de partenariat d’égal à égal, dans son concept de partenariat respectueux et dans son concept de partenariat gagnant-gagnant.
Notre mission est une continuation d’une décision politique de l’Ue à la demande et à l’invitation du Sénégal, du Président et du nouveau gouvernement sénégalais. Nous avons considéré que c’était une excellente idée et c’est pour cela que nous travaillons aujourd’hui ensemble avec les autorités du Sénégal pour transformer cette vision politique dans une réalité, dans un partenariat stratégique global.
Nous avons une coopération déjà large. Nous voyons dans le Sénégal un partenaire qui projette de la stabilité démocratique et qui est un phare de stabilité dans la région, un partenaire qui travaille aussi dans les instances régionales comme la Cedeao et qui prendra la présidence de la commission de cette organisation pour 4 années. Évidemment, c’est un partenaire avec un énorme potentiel économique, avec une jeunesse dynamique, innovatrice et avec de fortes aspirations.
Quel est l’état de la coopération entre l’Ue et le Sénégal ?
Nous, l’Ue, sommes le premier partenaire commercial du Sénégal. Toutes les exportations du Sénégal vers l’Ue rentrent avec un taux de 0 %. Par exemple, en ce qui concerne les produits de la pêche, la destination principale des produits sénégalais, c’est l’Europe avec un taux d’imposition de 0 %. Même chose au niveau de l’investissement. Les entreprises de l’Ue ont créé 60.000 emplois formels au Sénégal, soit 1/3 des emplois formels créés dans le pays. Nous avons aussi une coopération large, intense et qui s’agrandit sur les secteurs de la sécurité. Nous sommes conscients des défis qui sont conjoints et auxquels le Sénégal fait face. Le Sénégal est en train d’y investir pour faire face à ces défis.
Nous avons différents instruments qui nous permettront fondamentalement d’accompagner les forces de sécurité avec des équipements. On verra, dans quelques semaines, des actions très concrètes. On continuera aussi à travailler sur la sécurité maritime. En ce moment, il y a un bateau espagnol dans le port de Dakar, dans le contexte d’une mission européenne de sécurité maritime. Nous sommes un partenaire fiable du Sénégal, pour travailler sur le long terme sur les défis qui nous sont conjoints aux niveaux multilatéral, global, régional et bilatéral.
Sur le volet économique, il y a un partenariat qui s’est établi depuis longtemps entre le Sénégal et l’Union européenne dans le domaine de la pêche. Le Sénégal avait dit son intention de ne pas renouveler ces accords avec l’Union européenne. Quel regard portez-vous sur cela ?
Sur la pêche, effectivement, nous avions des accords de pêche avec un protocole qui a expiré (novembre 2024). Les accords de pêche font partie intégrante de cette offre globale et que l’Union européenne a avec des pays tiers. Et c’est un pilier de nos relations avec ces pays qui sont intéressés à avoir des accords de pêche. Quand on parle d’accord, il y a toujours deux parties et les deux parties doivent être d’accord dans la signature.
Aujourd’hui, on est dans un contexte où le protocole a expiré et ça ne veut pas dire que nous n’avons pas de coopération, ça ne veut pas dire aussi que les exportations de la pêche du Sénégal vont fondamentalement à l’Union européenne avec zéro ressource. Alors, quel est le point fondamental ici ? C’est la soutenabilité des ressources, leur durabilité. C’est un élément qui était toujours, et qui est toujours, présent dans nos accords de pêche. Ces derniers s’appellent accords de pêche durables et soutenables. Évidemment, il y a un intérêt commercial et cet intérêt commercial crée des entreprises, des emplois, fait manger des communautés. Mais il faut s’assurer que les ressources restent là pour les générations à venir.
Il faut avoir des mécanismes et tous les accords de pêche ont des mécanismes spécifiques qui sont des commissions mixtes et des chercheurs qui regardent la soutenabilité des ressources presque tous les jours. Avec ces accords, les bateaux viennent pêcher les excès. C’est cela qui fait de l’UE un partenaire différent des autres. Nos accords sont publics. Avec ou sans accord de pêche, nous discuterons avec les autorités. Et pour l’instant, nous devons fondamentalement regarder tout ce qui est pêche irrégulière. Je pense qu’on va très bien travailler avec les autorités sur cette question.
L’Union européenne finance, au Sénégal, le Garsi qui est positionné le long de la frontière avec le Mali. Quelles sont les perspectives de coopération dans le domaine sécuritaire ?
Sur le domaine de la sécurité, il y a les opérations du Groupe d’action rapide de surveillance et d’intervention (Garsi) qui ont été soutenues par l’Union européenne au niveau de la frontière. Donc, nous sommes en train d’échanger avec le gouvernement pour voir où mettre les prochaines priorités en matière de sécurité. Nous restons un partenaire en matière de sécurité, aux côtés du Sénégal.
Comment l’Union européenne perçoit-elle l’évolution démocratique et sécuritaire actuellement en Afrique ?
La démocratie représente des institutions fortes, des sociétés civiles dynamiques, une participation de la société civile aussi dans le processus de décision. Je ne dirais pas que nous ne sommes pas dans les meilleurs moments démocratiques de la planète, et cela nous préoccupe. C’est pour cela que nous travaillons de plus en plus avec des pays comme le Sénégal qui représentent un phare des projections démocratiques ; et donc qui peut se projeter dans la région avec un fort attachement aux principes démocratiques que nous partageons. Je pense que nous pouvons travailler ensemble dans la promotion de la démocratie.




