Le Collège Universitaire d’Architecture de Dakar (CUAD) et les Editions Vives Voix, ont procédé, samedi 28 février 2026, au lancement officiel de l’ouvrage collectif « Dakar Traces et Horizons ». Présenté comme « le patrimoine de la ville qui trace son futur », ce livre de 348 pages rassemble 29 contributeurs autour d’une question fondamentale : qu’est-ce qu’une ville, et plus précisément, qu’est-ce que Dakar ? L’ouvrage ambitionne d’être un outil à la décision pour les pouvoirs publics et les acteurs de l’aménagement du territoire. Il met en lumière les défis liés à la croissance démographique, à la pression foncière, à la mobilité urbaine et à la sauvegarde du patrimoine bâti.
Le premier à prendre la parole Mamadou Jean Charles, architecte et formateur au CUAD, a inauguré les prises de parole, en rappelant la philosophie qui sous-tend l’enseignement de l’établissement. « Dans un atelier d’urbanisme, un architecte ne peut pas construire sans savoir où il construit, sans connaître le lieu », a-t-il affirmé, insistant sur la nécessité pour les étudiants d’arpenter la ville à pied. « Les ateliers d’Annie, c’est d’abord des ateliers de marche », a-t-il rappelé, évoquant ces excursions pédagogiques où les futurs architectes découvrent Dakar en foulant sa terre, quartier après quartier.
Cette immersion sensorielle et intellectuelle trouve son prolongement naturel dans l’atelier de patrimoine, présenté comme essentiel par le formateur : « « Quand tu ne sais pas où tu vas, au moins, sache d’où tu viens. » Une maxime qui prend tout son sens à l’évocation des maisons traditionnelles de Matam, passées de 13 à 11 en seulement deux ans, faute de documentation et de préservation.
Dakar, laboratoire urbain permanent
Mamadou Nabi Kane, directeur du CUAD, a situé l’ouvrage dans une démarche plus large d’étude de la ville comme « matière première » de l’enseignement. « Dakar constitue un espace assez intéressant en termes d’études et de contenu », a-t-il souligné, rappelant que des collègues d’Antigua ou du Mali viennent spécifiquement étudier les espaces de la capitale sénégalaise.
« Si on imagine Dakar dans les années 60, 70, 80, on voit qu’il y a un problème de circulation qui se pose de plus en plus malgré les ouvrages réalisés, a-t-il observé. On a l’impression que tout le monde converge vers le centre. C’est un élément d’étude qui nous permettra, avec les professionnels, de trouver des solutions pour désengorger la ville. »
Un travail éditorial au long cours
Vydia Tamby, directrice éditoriale de Vives Voix, a détaillé les coulisses de cette aventure éditoriale. « Ce n’est pas seulement LXL, c’est la vie d’un ouvrage », a-t-elle déclaré, insistant sur le processus qui a mené à cette réalisation. « Gaëlle et moi nous sommes positionnées sur le beau livre, avec une approche spécifique : nous aimons travailler dans la pluridisciplinarité. Il est très rare que nous n’ayons qu’un seul auteur ou un seul photographe. »
Vieux Savané et Baba Diop, directeurs éditoriaux du livre, ont expliqué la structure tripartite de l’ouvrage : « Poétique d’une ville », « Les ateliers du patrimoine du CUAD » et « Horizons ». Une organisation qui reflète leur volonté de croiser les générations et les regards. « Nous sommes partis d’une approche qui fait que les collèges d’âge constituent les centres de l’humanité, a expliqué Baba Diop. Il fallait permettre à toutes les réflexions de pouvoir s’y mouvoir. »
Cette pluralité se manifeste dans le choix des contributeurs : une génération ayant connu Senghor et Diouf, une génération intermédiaire, et une jeunesse « qui n’a pas été bercée par la nostalgie ». « La sévérité des gens qui ont vu ce que fut Dakar, c’est pour s’inscrire dans la possibilité d’une certaine couverture », tandis que la génération intermédiaire porte « un regard moins exigeant » sur une ville « faite pour qu’on y vive libre ». Quant aux jeunes, « d’une modernité absolue, ils disent une assumation de soi » et envisagent Dakar comme « cette ville monde, ouverte à tout le monde ».
Le livre comme objet d’art
Pascal Nampemanla Traoré, directeur artistique, a partagé les coulisses de la conception graphique. « Je me suis trouvé au milieu comme un chef d’orchestre de l’image », a-t-il confié, révélant les discussions passionnées autour du choix de la couleur de couverture. « On a voté pour le rouge. Ensuite, chacun a argumenté, et on a finalement opté pour le bleu. Pourquoi le bleu ? Parce que Dakar est entourée par l’océan, et le ciel est toujours présent. »
Traoré a dû lire l’intégralité des textes pour « se les approprier et les raconter en images ». « Dans un livre, c’est comme dans un groupe musical : il y a des moments de tension, des moments de calme. Quand on regarde ce livre, on doit pouvoir sentir ces moments. »
Extraits choisis : la voix de Dakar
Le panel s’est achevé par une lecture d’extraits, donnant à entendre la polyphonie de l’ouvrage. Un passage a particulièrement marqué l’assistance :
« Le charme premier de Dakar, avec ses quartiers uniformes tracés comme des cordes, disparaîtra, hélas, poussé par l’expansion démographique. Mais dans les cœurs demeureront ses images fortes du temps jadis, lorsque chacun de nos quartiers, à peine sortis de terre, accueillis, consolidés par la rudesse du pionnier. »
Un autre extrait a dépeint les contradictions de la ville : « À Dakar, rien ne perd. L’architecture est éphémère et aléatoire. Les artères ensevelies, le trafic chaotique, la densité folle, la vie de l’arsenal. Seul reste cet échantillon de mer où nous y étions allés, de retour. »
Plus qu’un simple ouvrage sur Dakar, « Dakar Traces et Horizons » se présente comme une interrogation sur l’identité même de la ville. « Ce livre ne parle pas de Dakar, a conclu Baba Diop. Ce livre pose une question : qu’est-ce qu’une ville ? Ce n’est pas seulement le port de la ville, mais l’ensemble des éléments qui peuvent constituer la ville, et que chacun porte en lui-même, cette ville-là. »
Un questionnement qui résonne particulièrement à l’heure où la capitale sénégalaise connaît de profondes mutations, et où la préservation de son patrimoine matériel, immatériel et naturel devient un enjeu crucial pour les générations futures.
« Dakar Traces et Horizons » (348 pages, 29 contributeurs) est publié par le Collège Universitaire d’Architecture de Dakar, avec les éditions Vives Voix. Disponible dans les librairies dakaroises.
SN/SHN





