L’autonomisation des femmes est une priorité nationale. L’accès à la liquidité constitue un levier concret d’autonomisation économique des femmes au Sénégal. C’est la conviction de Khadidiatou DIOUF, Directrice Générale Adjointe en charge des fonctions support chez COFINA Sénégal. Dans cette interview accordée à Sud Quotidien, Mme Diouf est revenu sur les réalités économiques que vivent les femmes et sur les mécanismes concrètes   qui peuvent soutenir leur autonomie.

Mme Khadidiatou Diouf, vous êtes Directrice Générale Adjointe en charge des fonctions support chez COFINA Sénégal. En quoi consistent vos fonctions ?

 Avec plus de 16 ans d’expérience dans le secteur bancaire, mon poste s’inscrit dans une lecture à la fois opérationnelle et stratégique des enjeux de financement. La position particulière que j’occupe est celle où les intentions deviennent des décisions, et où les décisions doivent pouvoir se traduire en solutions concrètes, dans des délais compatibles avec la réalité des activités.  Depuis plus d’une décennie, COFINA Sénégal évolue dans le champ de la mésofinance, le niveau intermédiaire entre la banque classique et la microfinance. Nous intervenons auprès d’entrepreneurs et de PME ayant une activité déjà existante, ou qui ont atteint un certain seuil de maturité et qui cherchent à se stabiliser ou à se développer.

Au Sénégal, les femmes jouent un rôle important dans le développement économique et social du pays. Pourtant elles rencontrent encore des difficultés d’accès au financement. Comment l’expliquez-vous ?

Les femmes occupent déjà une place centrale dans l’économie sénégalaise. J’aime penser que la question n’est pas celle de leur présence, mais de leur capacité à développer pleinement leurs activités. Sur le terrain, on observe des initiatives solides, avec des revenus réguliers et une insertion réelle dans les circuits économiques. Pourtant, ces activités évoluent souvent dans des environnements peu formalisés, avec des modes d’organisation et de gestion qui ne correspondent pas toujours aux critères des modèles de financement traditionnels. C’est là que se crée le décalage. Non pas dans le potentiel des activités, mais dans la manière dont elles sont analysées. L’accès au financement reste souvent conditionné à des garanties ou à des cadres formels que beaucoup d’entrepreneures ne mobilisent pas, malgré la viabilité de leurs activités. Les conséquences sont directes. Une activité peut fonctionner, générer du chiffre d’affaires, tout en restant limitée dans sa capacité de développement. Un stock n’est pas augmenté, une opportunité commerciale n’est pas saisie, un investissement est reporté. Au fond, le sujet n’est pas un manque d’initiative, mais une inadéquation entre les réalités économiques de terrain et les outils financiers proposés. C’est précisément ce qui explique le besoin de solutions plus flexibles, plus accessibles et plus proches des usages, intégrant aussi une dimension d’accompagnement, au-delà du seul crédit. Au sein de COFINA Sénégal, le financement de plus de 48 000 projets montre que cette demande de passage à l’échelle existe déjà. Cette lecture a conduit au lancement en 2023 de « Linguère’La », une agence dédiée aux femmes, pensée autour de l’écoute, de la proximité et de l’adaptation des solutions. À ce jour, plus de 1 000 clientes ont été accompagnées, avec plus de 400 projets financés et plus de 480 millions de FCFA d’encours de crédit. Cela confirme une réalité simple : lorsque les modèles de financement s’alignent sur les usages, la demande s’exprime pleinement.

Les taux d’intérêt sont aussi jugés très élevés. Qu’en pensez-vous ?

Le sujet du taux est souvent abordé de manière isolée, alors que la réalité des décisions économiques est beaucoup plus pragmatique. Pour une entrepreneure, la question se pose rarement en termes abstraits. Elle se pose en termes d’arbitrage : avancer maintenant ou attendre, sécuriser une opération ou la laisser passer, maintenir une activité ou la ralentir. Dans cette logique, le financement devient un outil de décision. Il permet d’agir à un moment donné, dans des conditions qui influencent directement la suite de l’activité. Depuis le démarrage de nos activités, plus de 285 milliards de FCFA ont été injectés dans l’économie sénégalaise. Cela traduit une réalité : nous accompagnons des choix économiques qui ont un impact immédiat sur le fonctionnement des activités. Ce positionnement implique également un niveau d’accompagnement plus rapproché, avec une lecture fine des activités financées et une gestion du risque adaptée. Le coût du financement intègre ainsi une dimension de suivi et de structuration, qui participe directement à la solidité des activités que nous soutenons. Le taux reste donc un élément structurant qui s’inscrit dans un ensemble plus large, où l’enjeu principal est la capacité à prendre une décision au bon moment.

Selon vous, comment l’accès rapide à la liquidité pourrait-il contribuer à l’autonomisation économique des femmes ?

L’autonomisation économique se joue dans la capacité à décider sans dépendance. Cette capacité transforme la manière dont une activité est pilotée. Elle permet d’anticiper, d’ajuster et de structurer progressivement son organisation. Cette réalité s’observe à l’échelle du continent. Les analyses de la Banque Africaine de Développement mettent en évidence un déficit de financement persistant pour les femmes entrepreneures, ce qui limite leur capacité à développer pleinement leurs activités. Au Sénégal en particulier, et pour les femmes sénégalaises, cet enjeu se manifeste dans l’organisation même des activités. Les cycles sont courts, les marges de manœuvre souvent limitées, et chaque décision engage directement l’équilibre de l’activité. L’accès à la liquidité devient alors un levier structurant : il soutient la continuité, sécurise les opérations et permet, progressivement, d’élargir les perspectives de développement. Cette évolution s’accompagne également d’une transformation des outils. COFINA Sénégal a engagé une dynamique de digitalisation du crédit, qui permet de simplifier les parcours, de réduire les délais et de sécuriser l’accès au financement. Cette fluidité renforce directement la capacité des femmes à agir dans le rythme réel de leurs activités.

D’une manière générale, quel regard portez-vous sur la situation des femmes au Sénégal ?

Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est le niveau de responsabilité économique que les femmes assument déjà, souvent sans que cela soit pleinement reconnu comme tel. Beaucoup d’entre elles ne gèrent pas uniquement une activité. Elles soutiennent des écosystèmes plus larges : des foyers, des réseaux, parfois plusieurs personnes qui dépendent directement de leurs revenus. Cette réalité influence profondément leurs décisions économiques. Cela produit des comportements très spécifiques. Les investissements sont réfléchis avec prudence, les prises de risque sont arbitrées avec une attention particulière à la stabilité, et la croissance se construit de manière progressive, presque sous contrainte. Ce que l’on observe alors, ce n’est pas un manque d’initiative, mais une forme de gestion permanente de l’incertitude. Dans ce contexte, l’enjeu ne se limite pas à développer les activités. Il consiste à créer les conditions pour que ces femmes puissent investir avec plus de latitude, structurer leur croissance et dégager des marges de manœuvre. C’est à cet endroit que se joue une évolution importante : passer d’une économie portée par la résilience à une économie portée par la capacité d’expansion. À l’occasion du mois des droits des femmes, cette transition prend une résonance particulière : elle rappelle que l’égalité économique ne se mesure pas uniquement par l’accès à une activité, mais par la capacité réelle à la faire évoluer.

SN/SHN